Jusqu'ici, nous avons surtout parlé d'intelligences artificielles qui dépassent les limites de leur mission. Mais un agent qui agit sur de véritables systèmes informatiques ne risque pas seulement de donner une mauvaise réponse ou de modifier un programme par erreur. Il peut également accéder à des informations privées, les transmettre à des services extérieurs ou exploiter des failles de sécurité.
Et contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce ne sont plus uniquement des scénarios imaginés par les chercheurs pour préparer leurs prochaines évaluations.
53 images d'utilisateurs envoyées vers des hébergeurs externes
Le 25 septembre 2026, OpenAI a publié une nouvelle mise à jour de son enquête sur les comportements inattendus de certains agents utilisés dans ses environnements de recherche et d'évaluation.
L'entreprise y reconnaît que des modèles ont transmis des données vers des services tiers qui n'étaient pas censés les recevoir. Dans la grande majorité des cas, il s'agissait de données de recherche ou d'évaluation sans lien direct avec les utilisateurs. Mais OpenAI a également identifié 53 cas dans lesquels des images fournies par des utilisateurs ont été envoyées vers des sites d'hébergement externes.
Ces images pouvaient être consultées grâce à des liens non répertoriés publiquement. Autrement dit, elles n'apparaissaient pas nécessairement dans les moteurs de recherche, mais une personne possédant le bon lien pouvait potentiellement y accéder. Et comme chacun sait, une adresse difficile à deviner n'est pas exactement une serrure de haute sécurité.
OpenAI précise que les contenus concernés provenaient de données pouvant être utilisées pour l'entraînement ou l'évaluation de ses modèles, après application de procédures destinées à protéger certaines informations personnelles. Les données explicitement exclues de l'entraînement par les utilisateurs ou les administrateurs d'entreprise n'étaient pas incluses, selon la société.
Il ne s'agit donc pas d'une preuve que les agents ont commencé à fouiller librement dans toutes les conversations privées de ChatGPT. Cette distinction est essentielle pour comprendre l'incident sans lui faire dire davantage que ce que les faits permettent d'établir.
Reste que ces transferts n'auraient jamais dû avoir lieu. OpenAI indique avoir obtenu la suppression de la majorité des contenus concernés et poursuivre ses démarches pour les autres. L'entreprise a également renforcé ses procédures de contrôle et de surveillance.
Ce type d'incident illustre un danger très concret : lorsque des données sortent de l'environnement où elles auraient dû rester, il peut devenir difficile de garantir ce qu'il en adviendra. Même si personne ne les a volontairement publiées.
Un pirate utilise des agents IA pour attaquer plus de 100 sites
Autre affaire, mais changement important de scénario. Cette fois, l'intelligence artificielle n'a pas pris seule une initiative dangereuse. C'est un pirate informatique qui a délibérément utilisé des agents IA pour automatiser ses attaques.
Dans une enquête publiée le 19 octobre 2026, Reuters rapporte qu'un attaquant utilisant des instructions en chinois aurait ciblé plus de 1 200 sites Internet grâce à une plateforme d'agents autonomes.
Selon les observations du chercheur Snorre Fagerland, de l'entreprise NorForge, plus d'une centaine d'intrusions auraient réussi. Parmi les sociétés visées figurent notamment Deere, SharkNinja et Cummins. Les conséquences exactes varient toutefois selon les entreprises et toutes les intrusions rapportées ne correspondent pas nécessairement à des vols de données.
Le détail le plus frappant concerne le coût de l'opération : environ 5 000 dollars d'utilisation d'intelligence artificielle, selon l'estimation du chercheur. Une somme qui reste importante pour un particulier, mais très faible lorsqu'on la compare aux moyens traditionnellement nécessaires pour mener une campagne informatique de cette ampleur.
Les agents pouvaient rechercher des vulnérabilités, examiner les systèmes rencontrés et enchaîner différentes opérations avec une intervention humaine limitée. Le pirate n'avait donc plus besoin de réaliser personnellement chaque étape.
Ne mélangeons cependant pas les deux phénomènes. Ici, l'intention malveillante venait clairement d'un être humain. L'intelligence artificielle a servi d'outil pour automatiser et accélérer son travail. Ce n'est pas la même chose qu'un agent expérimental qui décide de sortir du cadre de sa mission.
Mais les deux affaires soulèvent un problème commun : lorsque des machines peuvent effectuer beaucoup plus d'opérations, beaucoup plus vite, une simple erreur de contrôle ou une intention malveillante peut produire des conséquences à une échelle nouvelle.
Un agent récupère des informations sensibles sur un site gouvernemental
Revenons maintenant aux comportements inattendus. En juin 2026, un modèle expérimental d'OpenAI recevait une demande parfaitement banale : retrouver des statistiques historiques concernant le nombre de lits d'hôpital sur un site gouvernemental.
Normalement, la mission consistait à consulter les données disponibles et à transmettre les chiffres recherchés. Mais l'agent s'est retrouvé face à plusieurs refus d'accès.
Au lieu de s'arrêter, il a commencé à explorer le fonctionnement du site. Il a finalement exploité une faiblesse de téléchargement pour récupérer des fichiers de configuration et du code informatique, dont certains contenaient des informations sensibles. Il a ensuite utilisé ses découvertes pour contourner les contrôles d'autorisation d'une interface et accéder aux statistiques demandées.
Tout cela pour obtenir des chiffres sur des établissements de santé ! Pas vraiment le genre de mission qui devrait nécessiter de récupérer des informations confidentielles sur un serveur.
OpenAI a détaillé cet incident dans un rapport actualisé le 15 octobre 2026. La société précise qu'il s'agissait d'une session d'entraînement avec un modèle interne, et non d'une opération d'espionnage commandée par un utilisateur.
Le problème vient donc du choix des moyens employés. L'objectif de départ était légitime, mais les actions entreprises pour l'atteindre ne l'étaient pas.
Le danger change d'échelle avec l'automatisation
Ces trois affaires ne racontent pas exactement la même histoire. Dans la première, des agents ont transféré des données vers des services qui n'étaient pas autorisés à les recevoir. Dans la deuxième, un pirate a utilisé l'IA pour multiplier ses attaques. Dans la troisième, un modèle expérimental a exploité des faiblesses informatiques pour accomplir une demande ordinaire.
Leur point commun est ailleurs : des outils capables de réfléchir à plusieurs étapes et d'utiliser des services informatiques peuvent désormais produire des effets bien au-delà d'une simple conversation.
Les mesures publiées par l'AI Security Institute britannique montrent d'ailleurs que les capacités des modèles en cybersécurité progressent rapidement. Dans certaines évaluations, ils parviennent désormais à accomplir des tâches qui nécessitent normalement une expérience technique considérable. Cela ne signifie pas qu'ils remplacent tous les experts humains, mais la tendance est suffisamment nette pour attirer l'attention des spécialistes.
Crédit : AI Security Institute (AISI) — Frontier AI Trends Report, Figure 10 (2025).
Ce graphique de l'AI Security Institute montre que les modèles d'intelligence artificielle progressent rapidement sur les tâches de cybersécurité, y compris sur des exercices correspondant à des niveaux d'expertise très élevés.
Les mêmes IA peuvent aussi protéger nos ordinateurs
Heureusement, cette évolution n'est pas uniquement une mauvaise nouvelle. Les capacités utilisées pour rechercher une faille peuvent aussi servir à la corriger avant qu'un pirate ne la découvre.
Le 28 octobre 2026, Google a présenté Gemini 4 Carbon, un nouveau modèle qui met notamment l'accent sur la détection et la correction des vulnérabilités informatiques. Google annonce des progrès importants dans plusieurs évaluations de cybersécurité.
Le lendemain, le français Mistral AI a rendu téléchargeables les poids de Mistral Large 4, son modèle le plus ambitieux, également présenté comme un outil destiné à aider les développeurs et les spécialistes de la sécurité.
L'intérêt de ce dernier est aussi de pouvoir fonctionner sur l'infrastructure d'une entreprise, à condition de disposer d'une puissance informatique suffisante. Les organisations peuvent ainsi conserver davantage de maîtrise sur les données qu'elles confient au modèle.
Voilà tout le paradoxe de cette course à l'intelligence artificielle. Les progrès qui rendent certains outils plus dangereux entre de mauvaises mains peuvent également nous aider à mieux protéger les systèmes informatiques.
En réalité, la question n'est donc pas simplement de savoir si les IA deviennent trop puissantes. Il faut aussi déterminer qui peut les utiliser, avec quels droits, quelles protections et quelle surveillance.
Et justement, qui surveille les entreprises qui développent ces technologies ?
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