L'IA à votre poignet : jusqu'où faut-il la laisser écouter ?
Votre montre connaît déjà votre rythme cardiaque, vos nuits et le nombre de pas que vous effectuez chaque jour. Bientôt, elle pourrait également se souvenir de vos conversations, organiser vos rendez-vous et vous rappeler que vous aviez promis d'acheter du pain en rentrant. Pratique, non ? Sauf que pour rendre tous ces services, l'intelligence artificielle aura besoin d'en savoir beaucoup, parfois même un peu trop, sur votre quotidien.
C'est précisément le problème soulevé par GlobalData dans une nouvelle étude publiée le 27 octobre 2026. Selon le cabinet d'analyse, les objets connectés que nous portons sur nous sont en train de passer d'un rôle de simple observateur à celui de véritable assistant personnel. Et cette évolution commence sérieusement à inquiéter les spécialistes de la protection des données.
Des montres qui ne se contentent plus de compter vos pas
Jusqu'à présent, la plupart des bracelets et montres connectés étaient surtout destinés au suivi de l'activité physique, aux notifications et à quelques fonctions pratiques. Avec les nouveaux assistants IA, les ambitions deviennent nettement plus importantes.
Imaginez un petit appareil capable de retenir les points importants d'une réunion, de préparer un rappel après une conversation ou de retrouver une information que vous avez entendue quelques heures auparavant. Il ne se limite plus à afficher des données : il les interprète pour vous proposer des actions.
Amazon développe justement cette idée avec Bee, un assistant miniature qui peut se porter au poignet ou se fixer sur un vêtement. Ses nouveaux modèles Frontier et Eclipse sont conçus pour transformer les conversations en résumés, rappels et tâches à effectuer. L'appareil peut également fonctionner avec différents services, notamment les calendriers et les messageries électroniques.
Amazon assure que les enregistrements audio ne sont pas conservés : ils sont traités puis supprimés, tandis que les informations utiles sont transformées en textes et en résumés. Le microphone est activé volontairement par l'utilisateur et un voyant lumineux indique son fonctionnement. Ce sont les garanties avancées par le constructeur, qui ne dispensent évidemment pas de réfléchir aux informations que l'on souhaite lui confier.
Apple, Samsung et Google développent également des assistants de plus en plus présents dans leurs appareils. De leur côté, Oura et WHOOP misent davantage sur l'analyse des données de santé pour proposer des conseils personnalisés. Les usages sont différents, mais tous reposent sur le même principe : mieux connaître l'utilisateur pour lui rendre davantage de services.
Des lunettes qui voient et entendent presque tout
Avec les lunettes intelligentes, la question devient encore plus délicate. Contrairement à un smartphone que l'on sort ostensiblement pour prendre une photo, certaines lunettes ressemblent à des montures tout à fait ordinaires. Pourtant, elles peuvent intégrer plusieurs microphones, une caméra et un assistant capable d'analyser ce qui se trouve devant leur propriétaire.
Les lunettes de Meta en sont un bon exemple. Elles permettent de prendre des photographies, filmer ou interroger une intelligence artificielle sans sortir son téléphone. Le groupe travaille également sur Muse, un assistant personnel capable d'exploiter ce que l'utilisateur regarde pour l'aider dans différentes tâches.
Le problème, c'est que les personnes autour de lui n'ont pas nécessairement envie de participer à l'expérience. Une conversation entre collègues, un échange dans un magasin ou un moment passé dans une salle d'attente peuvent contenir des informations que personne ne souhaite voir analysées par une intelligence artificielle.
Meta a renforcé le fonctionnement du voyant lumineux de ses lunettes. Lorsqu'une photo ou une vidéo est enregistrée, une petite lumière blanche doit prévenir les personnes présentes. Le constructeur indique également que la caméra se désactive si ce voyant est masqué ou endommagé.
C'est déjà une précaution appréciable. Mais dans la réalité, combien de personnes remarquent systématiquement cette petite lumière, surtout en plein jour ? Et même lorsqu'on l'aperçoit, sait-on réellement ce que l'appareil est en train de faire ?
L'Europe commence à s'inquiéter
Ces questions ne préoccupent plus seulement les associations de défense de la vie privée. Le 13 octobre, le Comité européen de la protection des données, qui réunit notamment les autorités nationales chargées de faire respecter le RGPD, a publié une déclaration spécialement consacrée aux lunettes intelligentes.
Le comité insiste sur la nécessité de rendre les enregistrements clairement identifiables. Un voyant visible, un signal sonore ou d'autres indications suffisamment explicites doivent permettre aux personnes présentes de comprendre qu'une caméra ou un microphone est utilisé.
Autre point important : les fabricants ne peuvent pas simplement se décharger de toutes leurs responsabilités sur les propriétaires des appareils. Lorsqu'une entreprise traite des données personnelles, elle doit respecter ses propres obligations en matière de protection des données.
Pour les utilisateurs, les règles dépendent notamment du contexte. Filmer un souvenir familial dans un cadre strictement privé n'est pas assimilé à la diffusion publique de vidéos ou à un enregistrement réalisé dans un cadre professionnel. Même lorsqu'une activité échappe au RGPD parce qu'elle est purement personnelle, d'autres règles relatives à la vie privée peuvent continuer à s'appliquer.
Le comité souligne également les risques particuliers dans les écoles, les hôpitaux et les lieux de travail. Dans ces environnements, une personne peut difficilement savoir si elle est filmée, pourquoi ses données sont collectées ou ce qu'elles deviendront ensuite.
Un assistant toujours disponible, mais à quel prix ?
Il serait évidemment dommage de ne voir que les dangers de ces technologies. Pour une personne ayant des difficultés à utiliser un smartphone, un assistant vocal capable de comprendre son environnement peut représenter une aide considérable. Pour d'autres, retrouver automatiquement une information oubliée ou préparer un compte rendu peut faire gagner un temps précieux.
Mais le confort a parfois un prix qui ne figure pas sur l'étiquette. Pour qu'une intelligence artificielle puisse organiser votre journée, elle doit connaître vos rendez-vous. Pour vous rappeler une conversation, il faut d'abord qu'elle ait accès à son contenu. Et pour vous conseiller sur vos habitudes, elle doit accumuler des informations personnelles.
Le véritable enjeu sera donc de laisser aux utilisateurs un contrôle compréhensible sur les données collectées : ce qui est enregistré, ce qui est conservé, ce qui quitte l'appareil et ce qui peut être supprimé. Sans oublier les personnes présentes autour d'eux, qui n'ont pas nécessairement choisi de participer.
On peut tout à fait apprécier l'idée d'un assistant qui nous évite d'oublier la moitié de nos rendez-vous. Mais de là à lui permettre d'écouter toutes nos conversations, il y a encore un pas que certains ne seront pas prêts à franchir. Et vous savez quoi ? Ce serait peut-être une bonne chose que les fabricants nous laissent réellement le choix.
L'analyse complète est présentée dans le communiqué de GlobalData. Les recommandations européennes peuvent également être consultées dans la déclaration du Comité européen de la protection des données.